L’eurodéputé Éric Andrieu (S&D, français), rapporteur sur le volet ‘organisation commune de marché’ (OCM) de la nouvelle politique agricole commune (PAC), votera la semaine prochaine contre le rapport portant sur le règlement sur les plans stratégiques, car il ne veut pas signer de chèque en blanc, nous a-t-il expliqué lors d’un entretien accordé le 16 novembre à EUROPE. Il redoute par ailleurs une renationalisation de la PAC et se prononce pour des objectifs contraignants du ‘Pacte vert européen’ dans les plans stratégiques soumis actuellement par les États membres. (propos recueillis par Lionel Changeur) 

Agence Europe – Quel est votre état d’esprit avant le vote en plénière sur la PAC ?

Éric Andrieu – En fait, ce que l’on nous demande, c’est de voter un chèque en blanc, car on ne connaît pas les contenus des plans stratégiques nationaux pour la PAC, qui doivent être soumis à la Commission par les États membres avant fin 2021. Et le peu que l’on connaît des propositions d’écorégimes montre bien que l’on est dans le greenwashing. C’est un mépris absolu de la démocratie européenne. Je vais donc voter contre le règlement sur les plans stratégiques.

Pensez-vous qu’il y aura des retards dans la mise en place de la réforme ?
Oui, il y aura des retards dans la procédure de dépôt des plans stratégiques nationaux. Et surtout, je m’interroge sur la capacité de la Commission à faire modifier à partir du 1er janvier 2022 un plan national au motif qu’il n’est pas conforme au niveau d’exigence des stratégies découlant du ‘Pacte vert européen’. Je m’interroge aussi sur les instruments dont la Commission dispose pour inciter les pays à se montrer plus exigeants.

Le processus ne fonctionnerait donc pas correctement, selon vous ?

Le caractère commun de la PAC a été supprimé. Nous sommes suspendus à la capacité des États membres à produire des propositions ambitieuses. J’appelle cela de la renationalisation. La PAC est découpée en 27 petits morceaux, alors que les enjeux sont mondiaux.
Il y a aussi le problème des stocks stratégiques, notamment de céréales ; les règles de l’OMC les interdisent, mais la Chine et l’Inde n’en ont que faire, pendant que l’Union européenne joue aux bons élèves alors que le changement climatique n’est plus à démontrer. Je le dis et le répète, il faut modifier les règles de l’OMC et les institutions européennes doivent abonder en ce sens.

Êtes-vous favorables à des objectifs contraignants du ‘Pacte vert’ dans les plans stratégiques pour la PAC ?
Oui, car il faut que le modèle change. Si on ne prend pas la mesure de l’incidence de l’agriculture et de l’alimentation sur la santé humaine, la biodiversité et le climat, l’agriculture va rester marginale dans le débat, notamment dans le débat budgétaire.

Que pensez-vous des études (dont celle du Centre commun de recherche, JRC) sur les effets de la stratégie ‘de la ferme à la table’ ?
Ce sont les plus gros bénéficiaires de la PAC, l’agro-industrie et l’agrochimie, qui sont montés au créneau, car ils veulent que rien ne change. Or, c’est l’intérêt commun qui devrait prévaloir. Le changement de modèle est nécessaire, en faveur notamment de l’agroécologie et de la production biologique. D’ailleurs, la Commission commence aussi à bouger dans cette direction.

Face à l’envolée des prix des intrants ou à la crise de la viande porcine, la Commission ne semble pas avoir les outils pour intervenir. Pourquoi à votre avis ?
La Commission doit sortir du dogme selon lequel les marchés agricoles sont fondamentalement stables : le prix des céréales a pris 50% au cours des 6 derniers mois, maîtriser les prix alimentaires est la première des politiques macroéconomiques. Cette volatilité et la forte inflation qui va en découler ne sont bonnes pour personne. Il faut donc réhabiliter les outils de gestion de crise.

Comment, à votre avis, l’UE pourrait avancer sous Présidence française du Conseil de l’UE sur les questions de la réciprocité des clauses dites miroirs ?
Ce qui reste à régler, c’est la question des produits de pays tiers importés et élaborés avec des pesticides interdits en Europe, et qui ont un effet sur la biodiversité. La Commission avance sur ce sujet dans les enceintes internationales, mais les dérogations demandées sur les néonicotinoïdes, par exemple, freinent le processus.

Nous avons perdu un an sur ces clauses miroirs. J’avais défendu, dans les négociations sur l’OCM, un article (188 bis) visant à interdire ces produits importés contenant des pesticides interdits dans l’UE. Il a été finalement décidé la rédaction d’une déclaration commune, selon laquelle la Commission devrait fournir un rapport avant fin juin 2022 avec des scénarios pour traiter le volet ‘biodiversité’ des tolérances à l’importation. Si la France s’était réellement investie sur ce dossier et s’était battue pour obtenir une majorité au sein du Conseil sur cette question, nous n’en serions pas là. Nous aurions déjà pu traiter le problème dans le cadre de l’OCM.

Quelles sont les mesures emblématiques de votre rapport sur l’OCM ?
Nous avons introduit une plus grande réactivité des outils de régulation, par exemple sur le retrait volontaire des produits en cas de crise dans un secteur, et davantage de transparence avec des observatoires appliqués à tous les secteurs qui devront suivre de près les stocks et les marges. Sur la viticulture, on a obtenu la prorogation jusqu’en 2045 des autorisations de plantation des vignes, la désalcoolisation, l’étiquetage déporté via un QR code et la reconnaissance des variétés hybrides.

On a également obtenu des dérogations au droit de la concurrence, notamment pour les indications géographiques où la maitrise de l’offre est étendue à tous les secteurs et où des recommandations sur les prix du raisin pourront être données par les interprofessions afin d’avoir un partage de la valeur équitable.

 

Source : Agence Europe