Entre les deux rives, les écarts de développement, de démographie et le déséquilibre alimentaire des Pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée ne cessent de se creuser. En 2003, la couverture des besoins alimentaires de la zone s’établissait à 65%, elle pourrait descendre à 42% à l’horizon 2050. Tous les exercices de prospective estiment que cette région hautement sensible pourrait devenir une des plus vulnérables au monde en termes de sécurité alimentaire. Si on corrèle ces estimations à l’explosion démographique des pays de la rive sud (+130 millions entre 1990 et 2020, contre +14 millions pour la rive nord), et à l’instabilité politique caractéristique de certaines zones, force est de constater que ces déséquilibres potentiels seront source de tensions dans les années à venir.

C’est pour évoquer tous ces problèmes que les acteurs de la filière du Blé Dur Méditerranée, représenté par Serge Vialette, son Président, et l’Institut de Prospective Économique du Monde Méditerranéen (IPEMED) ont demandé à Eric Andrieu de présenter la politique mise en œuvre en Méditerranée par l’Union Européenne à l’occasion d’un séminaire de travail organisé à Montpellier le 11 octobre dernier.

Dès le début de la construction européenne, l’espace méditerranéen a été considéré comme une zone hautement stratégique. Très tôt, accords et partenariats ont vu le jour avec les pays de la rive sud, mais il ne fut possible de définir un cadre global de dialogue, solide et pérenne, avec nos plus proches voisins qu’en 1995. C’est à cette date que se met en place le processus de Barcelone (ou partenariat Euro-Méditerranéen) dont l’ambition affichée est de faire de la Méditerranée « une zone de paix, de stabilité et prospérité ». Si l’ambition du multilatéralisme qui sous-tend cette politique est louable, la réalité des conflits politiques dans la zone va jouer comme un puissant frein au dialogue et aux échanges. L’Union va alors s’engager vers une nouvelle politique de voisinage (PEV) axée sur des relations plus bilatérales. Née dans la douleur en 2008 , mal préparée, l’Union Pour la Méditerranée (UpM), qui se présentait comme une relance du processus de dialogue multilatéral n’a toujours pas fait la preuve de son efficacité.

Au-delà des difficultés à trouver le cadre institutionnel de dialogue adéquat, pour Eric Andrieu, ces questions ne sont pas nouvelles. Le drame de Lampedusa nous rappelle cruellement combien les politiques européennes, oscillant au grès des circonstances politiques du moment sur les approches multi ou bilatérales, n’ont pas suffisamment investi ce domaine du développement.

Face aux interlocuteurs des deux rives présents à ce colloque, Eric Andrieu a plaidé pour une action conjointe de l’Europe vers deux objectifs : le renforcement des politiques de coopération et de développement en matière agricole, et l’adaptation de la politique commerciale de l’Union. Si le déséquilibre de la balance commerciale des céréales est aujourd’hui largement bénéficiaire à l’Europe, il estime que ces déséquilibres ne sauraient se perpétuer sans gravement fragiliser ces pays, et par voie de conséquence empêcher la stabilisation politique de son voisinage immédiat.

Il plaide ainsi pour que l’Europe les aide à améliorer leurs politiques publiques agricoles notamment par un accès aux dernières avancées de la recherche agronomique. Tout cela ne passe pas seulement par le financement d’investissements, mais aussi par l’appui à des mesures en matière de formation, d’éducation, de recherche, d’organisation des circuits de transformation et de commercialisation. Il estime que l’Europe ne doit pas réduire ses politiques de coopération à de stricts accords commerciaux, et cela plus spécifiquement dans le domaine de l’agriculture. Ce que l’Europe vend aujourd’hui, d’autres demain le proposerons. D’importants pays émergents s’intéressent déjà à la Méditerranée. La Chine investit massivement et le Brésil est aujourd’hui devenu le premier pourvoyeur de la région en matières premières. Chaque pays doit pouvoir développer ses propres ressources pour nourrir d’abord ses populations et assurer sa sécurité alimentaire. C’est ce que l’Europe fait avec sa PAC depuis plus de 50 ans. Les autres régions du monde doivent pouvoir le faire aussi.

« Gardons-nous de ne pas accompagner le développement de ces pays géographiquement, historiquement et culturellement si proches. Étant donné l’état alimentaire et environnemental du monde, renoncer à une véritable politique de coopération et de développement agricole est une faute stratégique que nous pouvons payer très cher. Il est grand temps de s’en rendre compte et d’agir sans plus tarder » a conclut l’eurodéputé.