Souvenez-vous, en février dernier, le Conseil européen extraordinaire des 27 chefs d’État et de gouvernement sur le budget de l’Union européenne pour la période 2021-2027 s’était soldé par un échec, sans accord. Ces « leaders » démontraient par la même leur incapacité à dépasser leurs divergences et à porter, ensemble, une ambition commune. Et puis le Coronavirus a envahi notre continent faisant de trop nombreuses victimes, et là encore les chefs d’États n’ont pas su répondre d’une seule voix, trop empressés à jouer de leur mesure nationale comme si l’épidémie se souciait des frontières, plutôt que de songer à se battre ensemble

La proposition de budget européen sur la table avant l’arrivée du Covid-19 était totalement inadmissible et ne permettait justement pas de mener à bien les projets d’intérêt général européen. Pour l’enveloppe budgétaire agricole seulement, une diminution de 5 milliards d’euros était à l’ordre du jour. Comment expliquer aux agriculteurs qui aujourd’hui nourrissent toute la population, malgré le danger d’être infectés du virus, que demain leur enveloppe budgétaire serait encore un peu plus rabotée … tout simplement inacceptable.

Les chefs d’État et de gouvernement ne cessent d’appeler à plus de coopération européenne. Ils applaudissent les ambitions politiques de la Présidente de la Commission européenne axées autour du Green Deal (« le Pacte Vert » pour une Europe neutre en carbone d’ci 2050), et d’une Europe pleinement consciente de son rôle géopolitique. Et pourtant ces mêmes chefs d’État et de gouvernement n’envisageaient que des coupes et autres restrictions pour le budget européen et ce dans tous les champs d’action de l’Union.

Quel paradoxe ! Au moment même où l’Europe doit s’unir mais aussi se réformer, trop nombreux sont les chefs d’État qui n’ont pas ou peu de vision européenne. Ils n’arrivent pas à voir plus loin que leurs frontières nationales, plus braqués sur ce qui les sépare que ce qui les rassemble. Avant le virus, la solidarité était souvent devenue un gros mot ; la crise sanitaire n’a fait qu’enfoncer un peu plus le clou.

Cela doit changer, vite ! De cette crise sanitaire nous devons tirer les leçons et une opportunité pour refaire de l’intérêt général la valeur centrale des politiques européennes.

Le temps est venu pour une profonde remise en question. Dès lors, l’annonce récente de la Commission européenne de faire une nouvelle proposition sur le budget européen qui prendrait entre autre compte de la crise sanitaire que nous traversons est une excellente nouvelle.

Parmi les enseignements à tirer, l’une des plus évidentes est ce rappel que l’agriculture est vitale pour les citoyens européens. Plus que jamais, cette période démontre qu’il s’agit bien d’un secteur prioritaire dont le rôle est de nourrir la population.

Plus que jamais, la situation démontre aux dirigeants des États que réduire le budget de la politique agricole commune est un non-sens, que l’agriculture, pour être de qualité doit être largement soutenue, que nos agriculteurs doivent être valorisés alors qu’ils sont de plus en plus précarisés, que l’autosuffisance alimentaire européenne doit être la règle absolue et que nous devons nous donner les moyens de pouvoir y parvenir.

Ce que nous traversons nous rappelle aussi les vertus du circuit court avec des produits locaux, frais, de qualité, tout en garantissant des revenus dignes à nos paysans. A l’heure où l’on promet aux Européens la sécurité et la traçabilité alimentaire « de la ferme à la fourchette », où l’on plaide pour une véritable souveraineté alimentaire européenne, nous avons besoin des agriculteurs et du monde rural pour assurer notre autosuffisance alimentaire, manger plus sainement et préserver notre santé, nos terroirs et notre biodiversité.

La transformation profonde du modèle agricole européen est plus que jamais nécessaire : assurer un niveau de vie décent à la profession, et passer d’une agriculture intensive, biberonnée aux pesticides et autres intrants néfastes pour la santé, contrôlée par les grands industriels de l’agroalimentaire et de la chimie à une agriculture raisonnée privilégiant les circuits de proximité et la qualité, doivent être des priorités majeures. C’est pour cela que nous nous battons pour une réforme en profondeur de la prochaine politique agricole commune (PAC). Mais refuser de financer correctement la PAC, c’est tuer cette réorientation, c’est nous cadenasser dans les logiques productivistes d’hier (par ailleurs plus dominantes dans certains pays du Nord d l’Europe !), plutôt que d’embrasser le projet d’une agriculture durable, saine et de proximité. Pour garantir cette réorientation profonde, la PAC 2021-2027 doit ainsi être tout aussi soutenue financièrement en terme réels que celle de la période 2014-2020, voire plus !

Il est aussi largement temps de reprendre la main sur la question des marchés et de la volatilité des prix, et ce même si l’idée de régulation révulse les plus libéraux qui continuent de croire que les marchés s’autorégulent. Les dernières crises et le nombre d’exploitants qui diminuent sans cesse doivent enfin leur ouvrir les yeux. Si autorégulation il y a, c’est uniquement parce que les petites et moyennes exploitations disparaissent, sacrifiées sur l’autel de la spéculation au profit des plus puissants. Il est également urgent de mettre sur la table la question de la régulation des ressources naturelles, afin d’aider les agriculteurs qui prennent les risques de la transition à retrouver une juste valeur à leurs productions.

Parallèlement, nous devons accompagner et soutenir nos régions européennes à traverser l’épreuve sanitaire et ses conséquences mais aussi aller vers une transformation profonde et juste de nos modes de production et de consommation, de nos modes de vie, tout en veillant à plus de cohésion sociale, à mieux associer les populations concernées à ces enjeux qui impacteront chacune et chacun d’entre nous. C’est en s’appuyant sur ces territoires, petits ou grands, métropolitains ou ruraux, du nord au sud, d’est en ouest, à travers l’Europe, que nous relèverons ensemble les défis sociaux et écologiques qui sont devant nous. Même si de nombreuses collectivités locales font preuve d’ambition et de courage pour répondre aux défis climatiques et sociétaux, toutes ne sont pas sur un même pied d’égalité et ne partent pas de la même situation.

Pour tous ces territoires, le budget européen reste un puissant levier d’innovation, d’accompagnement et de mobilisation. N’abandonnons pas ces femmes et ces hommes qui inventent au quotidien – avec l’appui du budget européen – de nouvelles politiques sociales, environnementales, de transport, d’intégration. Donnons-leur les moyens d’amplifier ces actions en maintenant le budget de la politique régionale et de cohésion européenne.

Prenons le temps d’entendre et d’impliquer celles et ceux qui ont des propositions courageuses pour construire une Europe du bien être pour toutes et tous. Écoutons aussi les corps de métiers qui sont en première ligne depuis le début de la crise sanitaire, que ce soit le personnel médical, les agriculteurs et tant d’autres, souvent déconsidérés, des femmes et des hommes sans qui la situation aurait été bien plus grave encore et qui ont joué pleinement la carte de l’intérêt collectif, quelques fois même au prix de leur vie. Mettons en place les outils de relance et soutenons les victimes de cette catastrophe. Osons aussi parler de ressources propres et donc d’un financement autonome du budget européen, moins dépendant des contingences nationales ! Ces nouvelles ressources permettront de lutter pour une taxation plus juste, pour que multinationales et pollueurs contribuent vraiment à la hauteur de leurs moyens au budget de l’Union européenne, de répondre aux objectifs environnementaux et sociaux que nous nous donnons pour réussir le Green Deal tout en réduisant considérablement la charge qui pèse sur les budgets nationaux.

Les attentes autour du projet européen n’ont jamais été aussi grandes. Il est donc primordial de se donner les moyens de construire l’avenir, de traverser cette rude épreuve, tout en veillant à ce que personne ne soit laissé de côté.

En période de crise, on entend souvent parler d’unité nationale, le temps est venu de (re)construire l’unité européenne. Des réponses que l’Union apportera, dépendra l’avenir de ses citoyens.

 

 

Signataires :

Eric Andrieu, Député européen (PS)
Olivier Faure, Premier Secrétaire du Parti Socialiste
Sylvie Guillaume, Députée européenne (PS) et Présidente de la Délégation de la gauche sociale et écologique au Parlement européen
Raphaël Glucksmann, Député européen (Place Publique)
Aurore Lalucq, Députée européenne (Place Publique)
Pierre Larrouturou, Député européen (Nouvelle Donne)
Nora Mebarek, Députée européenne (PS)